Non, pas comme ça !

imageEt tout le monde ou presque de s’accorder sur le fait (historique, Madame, regardez Cuba, ou bien encore la Chine) que le communisme, c’est beau sur le papier. Mais pas dans les faits.
Le bien commun, le partage des richesses, tout ça se termine presque toujours en eau de boudin avec un dictateur sanguinaire (et amateur de charcuterie) qui prend le pouvoir et manipule.
Dans une conversation avec Maïté, 74 ans et toute sa tête d’ancienne chercheuse au CNRS, j’ai même entendu que le communisme c’était quand même un peu la promotion de la médiocrité. Dont acte. Je n’ai jamais vraiment voué de culte à Staline (les purges me répugnent) et pour mes prochaines vacances d’été j’ai choisi la Corrèze (oui, je suis caustique).
Mais quid du capitalisme alors? L’autre grande idée du 20ème siècle, elle nous mène où ?
Plus de guerre, un peuple souverain, le progrès pour tous. Le bien du marché qui s’identifie toujours au bien général, au fond. Et à celui de Carlos Ghosn en particulier, bien, bien au fond.

Les billets verts, tout ce papier qui s’est dématérialisé peu à peu, ces clics qui font et défont des hommes et des nations même.

Quantifiera-t-on un jour les milliers de morts du capitalisme comme on l’a fait pour les autres dictatures du vingtième siècle ?

Tandis que Z. repasse obstinément sa langue sur mon clitoris, je me dis qu’il me semble bien loin le temps des orgasmes.

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Cotton Candy

Quelle légèreté, quelle insouciance d’avoir pu penser, naïve que j’étais, qu’aimer mes enfants plus que tout suffirait à les prémunir du malheur et de la tristesse.
C’est surprenant ce manque de recul, cette vision du monde rose-monochrome.

Cette oblitération du réel.

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Amour sous l’eau

Les jours qui passent. L’absence.

Le contrat. Par paliers. Les restrictions. Les privations. Les obligations. Tout ce qui est nécessaire, que seule je n’ai pas su faire.

Les nuits en pointillés. Le cerveau qui tourne en boucle, inutilement. La fatigue. La sensation d’avoir été rouée de coups.

Les conversations qui n’en sont pas. Les échanges, décousus, mélanges de sms, d’émoticônes et d’images colorées.  Les soliloques, auxquels je tente de me joindre. De loin. Les pensées roses, et celles plus moroses.

Mes questions sans réponses. Ses peurs. Ses doutes. Les terribles allers-retours. La maladie qui fait le yo-yo, qui laisse la main, qui la reprend.

Il y a cet appel au secours; ses larmes et mon impuissance à l’autre bout de la ligne. Le ventre qui se tord. Les mots de réconfort pour mieux cacher mon infinie tristesse. Mes pleurs, après. Accepter qu’elle puisse être malheureuse pour son bien. C’est facile à concevoir. Ou pas. Moi aussi, je fais des allers-retours incessants. Entre ce qui est, ce qui aurait dû, ce qu’on devra.

Ce sentiment, jamais éprouvé auparavant, de ne pouvoir aider mon propre enfant. La résignation aussi. L’acceptation de mon incompétence. L’acceptation de la maladie, petit à petit. L’acceptation de cette hospitalisation dont on attend tellement. Et l’idée que le mieux n’est pas pour demain, mais pour après-demain. Peut-être.

Le premier kilo repris. Ce qui est, pour moi, une toute petite victoire. Ce qu’elle ressent comme un terrible échec. Encourager, soutenir, motiver, consoler.

Ne pas la voir, ne pas pouvoir la prendre dans mes bras. Lui envoyer des baisers virtuels.

N’avoir envie de rien d’autre pourtant: rien d’autre que la toucher, la dévisager en espérant déceler un peu de repos dans ses yeux si souvent fiévreux ces derniers temps. Espérer la voir sourire, l’entendre rire. Reprendre goût.

C’est moi qui mange. De tout. Presque tout le temps. Alors que je n’ai pas faim.

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Alors que je frôle l’agueusie. Parce que je n’ai plus goût à rien.

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Ashes to ashes

J’ai jamais su pour l’amour.

A quel moment on peut dire « c’est ça » sans se tromper. Le goût? Une odeur ? Un élan du cœur? Le ventre qui bat comme un tambour lorsque le souffle se fait court ?

J’ai jamais su pour l’amour.

Y a eu Alain, pour voir. Et je ne dis pas ça à cause de son léger strabisme. Y a eu Philipe & Jean-Philipe, presque en même temps, pour ne pas trop en perdre, du temps. Y a eu David, dans l’autre langue, l’autre pays. Y a eu le père de mes enfants. Trop longtemps. Et puis la déferlante. La grande foire aux monstres. Le freak show, quand c’est moi qui avait chaud.

Mais j’ai jamais su pour l’amour. Vraiment.

La seule chose qui me retourne les boyaux, qui m’émeut aux larmes, qui me ferait ramper en souriant, c’est mes enfants. Et peu importe qu’ils n’en soient presque plus, qu’ils aient bientôt vingt ans.

Faudrait sans doute que j’évolue, que je cherche autre chose, et pas forcément un plan cul.

J’ai jamais su pour l’amour, Maman. 265

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Bouffée d’angoisse.

Le plus insupportable, c’est l’attente.

Ne pas savoir quand. Quand ça va prendre fin.

Aujourd’hui encore, le trajet en voiture jusqu’à l’hôpital s’est passé sans échange de paroles superflues. Elle lisait L’Idiot. Un cadeau de son frère.

Je me suis encore trompé d’embranchement, faute de savoir déchiffrer correctement le foutu GPS. Elle a levé les yeux de son bouquin et m’a aidée à trouver le chemin, dans la circulation dense, jusqu’à ce qu’on aperçoive le premier panneau « Hôpitaux-Facultés. » On était un peu en retard et le parking était bondé, mais je n’ai pas pesté. J’essaye de ne plus me mettre en colère pour des choses de si peu d’importance.

Une fois l’accueil passé et les étiquettes imprimées, nous avons cherché le service « psychiatrie ».
Putain! Je n’aurais jamais cru devoir me retrouver dans une telle situation. De stress. D’inquiétude.  Je n’aurais jamais cru devoir feindre la force et la solidité alors que je tremble comme une feuille, pétrie de doutes et de craintes, prête à me dissoudre dans l’attente informe.

L’interne se tient debout, au fond du couloir, elle nous fait signe.

Elle est jeune, elle a le visage tellement lisse et l’air apaisé des bienheureux dont rien ne vient troubler le sommeil.

Elle nous invite toutes les deux à pénétrer dans le ‘box numéro 7’. Je pense que c’est assez malvenu ce terme de ‘box’ pour un lieu où des paroles qui relèvent de l’intime s’échangent et se répandent. Mais bon, nous sommes là pour ça.

A dire le vrai, je suis un peu réticente à l’idée d’être présente au cours de cette consultation. Jusqu’à présent, je me suis toujours tenue un peu en retrait. Mais je ressens comme une urgence, un besoin presque obscène de dire. De mettre des mots sur mon angoisse. Comme si j’avais enflé jusqu’à ne plus pouvoir supporter. Comme si j’avais endossé les souffrances de mon enfant dont je vois, en négatif, le corps se flétrir chaque jour davantage. Ce corps qui était pourtant celui d’une parfaite athlète il n’y a pas si longtemps. La maladie que nous avons décidé de saisir ‘à bras le corps’ a beau être une ‘maladie mentale’ elle ronge les muscles. Et elle ronge aussi le reste. Surtout le reste.

Je m’efforce pourtant d’écouter. Je suis témoin, j’accompagne. Je me repais intérieurement des mots que ma fille laisse à peine sortir de sa bouche tellement ses paroles sont déchirures.

C’est tout juste si j’ose la regarder. Elle a les yeux fiévreux, cernés de brun en permanence. Le nez rougi, gonflé. Des larmes dégoulinent le long de son arête avant qu’elle ne les stoppe d’un revers de main machinal. La souffrance qu’elle tait se lit sur ses traits, sur ses mains dont les doigts sont devenus si fins.

Nous sommes rentrées à la maison. Pour déjeuner ensemble. Ma fille de quinze ans redoute les têtes à têtes avec la maladie qui lui a désappris les repas. Une poignée de pâtes ajoutée à deux-trois légumes. J’ai conscience de l’effort qu’elle fait. Je sais qu’il lui est devenu presque impossible de raisonner, de rationaliser son rapport à la nourriture. Alors je fais bonne figure, je lui souris et je me force à avaler, bien que ma gorge soit nouée. Je la revois, enfant, les joues roses et rebondies. J’entends comme une petite voix qui dirait ‘Allez maman, encore une petite cuillère pour Audrey.’

J’ai dû aller travailler. Même si depuis des semaines j’ai l’impression de ne plus être apte à produire quoi que ce soit. C’est à la fin de ma journée de travail que j’ai reçu l’appel que nous attendions, elle et moi. Celui qui annonce le début d’une possible libération. Ma fille est attendue à l’hôpital.

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Nomophobie, mon amour

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Mon fils, Numa, allait avoir dix ans.

C’était Paris au mois d’Avril, la douceur du Quartier Latin au printemps.

C’était le premier séjour dans la capitale de celui que, dix ans plus tard, j’affublerai du mot dièse #létudiant.

Il ne s’était pas encore décoloré les cheveux et n’était pas encore tombé amoureux de Martin. Mais ça, c’est une autre histoire.

Le reste de ma progéniture, plus jeune, était restée chez mes beaux-parents le temps du week-end. Numa pouvait savourer pleinement son anniversaire de grand avec ses deux parents.

A l’époque,j’en parle comme si cela c’était passé il y a un siècle, les téléphones portables n’étaient pas encore aussi répandus qu’aujourd’hui. Ni moi, ni celui dont j’allais divorcer quelques années plus tard, n’en possédions un. Mais pour être ‘joignables au cas où’ nous avions emprunté celui de Georges, mon ex beau-père.

C’est mon mari qui a décroché, là, au beau milieu de la rue de Verneuil par laquelle j’avais tenu à passer. Je me souviens des graffitis sur la façade de la maison de Gainsbourg. Je me souviens des arbres en fleurs. Je crois que c’était des catalpas.

Il a eu l’air interloqué. J’ai d’abord pris ça pour de l’incompréhension. Après tout, ce téléphone n’était pas le nôtre. Cet appel ne nous était peut-être pas destiné.

Et puis il a dit « c’est pour toi », et quand j’ai tendu la main pour saisir l’objet en murmurant ‘c’est qui?’ j’ai vu la panique.

D’une voix blanche il a répondu « c’est Eléonore ». Le prénom le plus incongru, celui auquel je m’attendais le moins. Je n’avais quasiment plus de contact avec cette femme depuis plusieurs années. J’ai froncé les sourcils et pas seulement parce que ma vue commençait à se brouiller.

« Ta mère est morte. » Quatre mots. La fin du monde.

Je suis allée m’asseoir sur le rebord d’une jardinière, quelques mètres plus bas. J’ai laissé tomber mon sac à dos. Mon fils aux yeux si clairs me fixait d’un regard sombre. L’air était toujours aussi doux. Les touristes continuaient de déambuler. Sauf que j’avais perdu tous mes repères. Que plus rien ne rimait à rien.

Il m’a fallu six mois et autant de séances d’analyse avant de ne plus être prise de crises de panique à la moindre sonnerie de téléphone. Et je parle du téléphone fixe du salon familial.

Mon premier téléphone portable m’a été offert à l’automne de la même année.

En dépit de tous les bouleversements qui ont suivi, je ne suis pas sûre que c’est ça qui a changé ma vie. J’étais déjà devenue une autre.

 

 

 

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Mère imparfaite.

imageIl y a cette culpabilité tenace. L’idée que tout ce qui arrive de négatif est de ma faute. Le poids des paroles martelées à l’envi; moi, le fruit du péché commis.

Les images de ma propre petite enfance me reviennent fréquemment, comme des bouffées de parfum qu’on respire au hasard d’une rencontre, dans la rue. Cette impression féroce de retrouver l’enfant que j’étais, au détour d’une parole, d’un geste familier. La petite fille modèle, sage et si raisonnable n’ose pas me faire de grands signes, mais je reconnais bien le sourire aux lèvres pincées.

Et pourtant, dans le miroir, ce sont les traits du visage de ma propre mère qui apparaissent  de plus en plus nettement. Les mêmes rides, comme autant d’expressions retrouvées. Je m’effraie de telles similitudes physiques. Parce que bien entendu, emballées sous le joli masque figé des apparences, la froideur et la dureté se disputent toujours un peu avec la tendresse. Le rictus se prend régulièrement pour un sourire. Les lèvres pincées.

Et puis il y a ce petit animal écorché, cette adolescente de quinze ans qui se disloque lentement, qui s’anihile sûrement en se privant de tout ce qu’un corps de jeune fille réclame. Les photos de l’enfant qu’elle était, le sourire aux dents écartées, les joues rebondies, les boucles blondes, toutes ces images du bonheur viennent se superposer aux traits tirés, aux cernes mauves, aux dents jaunies. Cette enfant n’est plus. Cette enfant ne veut plus manger. Mon ventre se tord de le penser, de me l’avouer. Et la culpabilité, qui n’a cessé de m’accompagner, claironne  ma défaite à chaque kilo perdu.

Je ne peux pas m’empêcher de penser que tous ces mots d’amour et de tendresse que je n’ai jamais échangé avec ma mère sont le poison qui ronge ma fille.

Je la regarde se faire du mal et je me dis que j’y suis sûrement pour quelque chose.

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