Nomophobie, mon amour

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Mon fils, Numa, allait avoir dix ans.

C’était Paris au mois d’Avril, la douceur du Quartier Latin au printemps.

C’était le premier séjour dans la capitale de celui que, dix ans plus tard, j’affublerai du mot dièse #létudiant.

Il ne s’était pas encore décoloré les cheveux et n’était pas encore tombé amoureux de Martin. Mais ça, c’est une autre histoire.

Le reste de ma progéniture, plus jeune, était restée chez mes beaux-parents le temps du week-end. Numa pouvait savourer pleinement son anniversaire de grand avec ses deux parents.

A l’époque,j’en parle comme si cela c’était passé il y a un siècle, les téléphones portables n’étaient pas encore aussi répandus qu’aujourd’hui. Ni moi, ni celui dont j’allais divorcer quelques années plus tard, n’en possédions un. Mais pour être ‘joignables au cas où’ nous avions emprunté celui de Georges, mon ex beau-père.

C’est mon mari qui a décroché, là, au beau milieu de la rue de Verneuil par laquelle j’avais tenu à passer. Je me souviens des graffitis sur la façade de la maison de Gainsbourg. Je me souviens des arbres en fleurs. Je crois que c’était des catalpas.

Il a eu l’air interloqué. J’ai d’abord pris ça pour de l’incompréhension. Après tout, ce téléphone n’était pas le nôtre. Cet appel ne nous était peut-être pas destiné.

Et puis il a dit « c’est pour toi », et quand j’ai tendu la main pour saisir l’objet en murmurant ‘c’est qui?’ j’ai vu la panique.

D’une voix blanche il a répondu « c’est Eléonore ». Le prénom le plus incongru, celui auquel je m’attendais le moins. Je n’avais quasiment plus de contact avec cette femme depuis plusieurs années. J’ai froncé les sourcils et pas seulement parce que ma vue commençait à se brouiller.

« Ta mère est morte. » Quatre mots. La fin du monde.

Je suis allée m’asseoir sur le rebord d’une jardinière, quelques mètres plus bas. J’ai laissé tomber mon sac à dos. Mon fils aux yeux si clairs me fixait d’un regard sombre. L’air était toujours aussi doux. Les touristes continuaient de déambuler. Sauf que j’avais perdu tous mes repères. Que plus rien ne rimait à rien.

Il m’a fallu six mois et autant de séances d’analyse avant de ne plus être prise de crises de panique à la moindre sonnerie de téléphone. Et je parle du téléphone fixe du salon familial.

Mon premier téléphone portable m’a été offert à l’automne de la même année.

En dépit de tous les bouleversements qui ont suivi, je ne suis pas sûre que c’est ça qui a changé ma vie. J’étais déjà devenue une autre.

 

 

 

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