Bouffée d’angoisse.

Le plus insupportable, c’est l’attente.

Ne pas savoir quand. Quand ça va prendre fin.

Aujourd’hui encore, le trajet en voiture jusqu’à l’hôpital s’est passé sans échange de paroles superflues. Elle lisait L’Idiot. Un cadeau de son frère.

Je me suis encore trompé d’embranchement, faute de savoir déchiffrer correctement le foutu GPS. Elle a levé les yeux de son bouquin et m’a aidée à trouver le chemin, dans la circulation dense, jusqu’à ce qu’on aperçoive le premier panneau « Hôpitaux-Facultés. » On était un peu en retard et le parking était bondé, mais je n’ai pas pesté. J’essaye de ne plus me mettre en colère pour des choses de si peu d’importance.

Une fois l’accueil passé et les étiquettes imprimées, nous avons cherché le service « psychiatrie ».
Putain! Je n’aurais jamais cru devoir me retrouver dans une telle situation. De stress. D’inquiétude.  Je n’aurais jamais cru devoir feindre la force et la solidité alors que je tremble comme une feuille, pétrie de doutes et de craintes, prête à me dissoudre dans l’attente informe.

L’interne se tient debout, au fond du couloir, elle nous fait signe.

Elle est jeune, elle a le visage tellement lisse et l’air apaisé des bienheureux dont rien ne vient troubler le sommeil.

Elle nous invite toutes les deux à pénétrer dans le ‘box numéro 7’. Je pense que c’est assez malvenu ce terme de ‘box’ pour un lieu où des paroles qui relèvent de l’intime s’échangent et se répandent. Mais bon, nous sommes là pour ça.

A dire le vrai, je suis un peu réticente à l’idée d’être présente au cours de cette consultation. Jusqu’à présent, je me suis toujours tenue un peu en retrait. Mais je ressens comme une urgence, un besoin presque obscène de dire. De mettre des mots sur mon angoisse. Comme si j’avais enflé jusqu’à ne plus pouvoir supporter. Comme si j’avais endossé les souffrances de mon enfant dont je vois, en négatif, le corps se flétrir chaque jour davantage. Ce corps qui était pourtant celui d’une parfaite athlète il n’y a pas si longtemps. La maladie que nous avons décidé de saisir ‘à bras le corps’ a beau être une ‘maladie mentale’ elle ronge les muscles. Et elle ronge aussi le reste. Surtout le reste.

Je m’efforce pourtant d’écouter. Je suis témoin, j’accompagne. Je me repais intérieurement des mots que ma fille laisse à peine sortir de sa bouche tellement ses paroles sont déchirures.

C’est tout juste si j’ose la regarder. Elle a les yeux fiévreux, cernés de brun en permanence. Le nez rougi, gonflé. Des larmes dégoulinent le long de son arête avant qu’elle ne les stoppe d’un revers de main machinal. La souffrance qu’elle tait se lit sur ses traits, sur ses mains dont les doigts sont devenus si fins.

Nous sommes rentrées à la maison. Pour déjeuner ensemble. Ma fille de quinze ans redoute les têtes à têtes avec la maladie qui lui a désappris les repas. Une poignée de pâtes ajoutée à deux-trois légumes. J’ai conscience de l’effort qu’elle fait. Je sais qu’il lui est devenu presque impossible de raisonner, de rationaliser son rapport à la nourriture. Alors je fais bonne figure, je lui souris et je me force à avaler, bien que ma gorge soit nouée. Je la revois, enfant, les joues roses et rebondies. J’entends comme une petite voix qui dirait ‘Allez maman, encore une petite cuillère pour Audrey.’

J’ai dû aller travailler. Même si depuis des semaines j’ai l’impression de ne plus être apte à produire quoi que ce soit. C’est à la fin de ma journée de travail que j’ai reçu l’appel que nous attendions, elle et moi. Celui qui annonce le début d’une possible libération. Ma fille est attendue à l’hôpital.

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